Le projet de suppression de 11000
postes de profs à la rentrée prochaine voit, comme le chomage, s'affronter deux représentations de la réalité scolaire.
D'un côté, une logique purement comptable, qui estime que le taux d'encadrement restera le même
(10,5 à 12,2 élèves par prof, selon les sources, ça fait rêver !), qui estime
que de toute manière on peut faire mieux avec moins, vu qu'on a amplifié pendant des années les moyens de l'éduc nat avec le résultat calamiteux que l'on sait. Les témoignages de badauds diront qu'eux, ma bonne dame, quand ils étaient au lycée, étaient dans des
classes de 40 élèves et que ça ne mouftait pas, que dans ce temps-là, les profs savaient tenir leurs classes. Enfin, il y a tant de profs payés à rien
foutre (en surnombre ou en congé maladie - sous-entendu en vacances payées par la princesse), y a qu'à les tirer du plumard et les mettre au turbin, c'est feignasses de graine de
chômeurs.
De l'autre côté, les profs souvent - relayés par les lycéens - brandissent le spectre de la classe à 40 élèves, où on ne peut pas faire de suivi
individualisé, et soulignent que les mentalités ont bien changé depuis le temps, et que les jeunes, malgré toute l'énergie du prof, ne craignent plus rien,
à commencer par leurs parents, et donc leurs profs. Ils hurlent à la perte de diversité des options possibles dans certains établissements, les moins favorisés au
départ, comme le latin, ou l'allemand, ou la flûte à bec en roller sur un pied.
Je l'ai déjà dit, je ne suis plus syndiquée. Le côté systématique du refus pour le refus, de quelque réforme que ce soit, m'a usée très rapidement. Dans cette affaire, le problème est toujours le
même, quel que soit le côté duquel on se place : on ne parle que du bout de la chaîne (les profs) en oubliant de préciser comment on voit évoluer l'ensemble de la machine (l'école).
Diminuer le nombre de profs dans une telle proportion ? Pas de problème si on donne aux enseignants la possiblité réelle d'exercer leur autorité et de
faire cours, tout simplement, et si on redéploie les moyens de façon raisonnée.
Lorsque vous travaillez avec des classes dont
- parfois bon nombre d'élèves ont été diagnostiqués comme ayant moins de 30 % de compréhension en français (je parle d'élèves francophones,
qui ne comprennent pas ce qu'ils lisent ou ce qu'on leur demande de faire),
- une autre partie a
sombré dans la délinquance,
- une dernière partie -
une majorité - ferait des élèves élevables mais qui est bouffée par l'agressivité permanante d'une minorité hurlante et constamment impunie et qui déteint sur tout le
monde, comment voulez-vous faire des cours corrects ? L'école unique, sous-entendu où on met absolument tout le monde, qui oblige les profs à tout
faire en même temps que leur ... on va appeler ça "cours", c'est juste une énorme mascarade bien-pensante. Il faut que tous les élèves en gros problèmes de compréhension soient pris en
charge par des structures adaptés (EGPA) de façon bien plus systématique dès la 6e ; il faut que les élèves agressifs, qui insultent les profs,
et cognent leurs camarades, et sur qui les parents n'ont plus prise, qui ont clairement un problème psychique, soient sanctionnés d'un renvoi du système classique de
façon beaucoup plus rapide, et efficace. Ces jeunes-là ont besoin d'éducateurs, et souvent, d'être séparés de leur famille, d'être suivis dans des structures adaptées à
leurs besoins (maisons rurales pour ceux qui ont un projet pro bien déterminé mais des soucis familiaux, internats, ou, pour les cas plus graves de délinquance, véritables structures spécialisées allant jusque, pour les cas extrêmes,
au CEF).
Plutôt que de diminuer les moyens ou de hurler à leur maintien en l'état, il faudrait voir à adapter l'offre éducative à la réalité, et cesser de tout demander aux
profs. Il faut qu'on cesse avec cette politique de l'étouffement des
problèmes, qui gangrène l'école, ronge les profs et les élèves, et fait que certains établissements ne sont plus des lieux de cours, mais des zones de
non-droit.
Exemple perso - je précise tout de suite que mon établissement fonctionne relativement bien, même si ça a tendance à partir en cacahuète au fur et à mesure de
l'année : ce fameux élève a réapparu il y a quelques
temps, en cours. L'entrée du collège est surveillée, et la sortie aussi. Mais lui parvenait à aller à un cours, pas au suivant, etc, au gré de ses envies. Les "personnels de direction", lorsque
je les ai alertés de sa présence dans mon cours il y a deux semaines (d'où je l'ai fissa viré puisqu'il ne m'a pas présenté d'excuses, et je ne l'avais pas vu depuis cet incident)
n'étaient... "pas au courant" de son retour parmi nous. Je précise que tout est informatisé, que l'élève était donc saisi "présent" à 10 h, "absent" à 11, "présent" à 15 etc... Résultat : il
réapparaît à nouveau vendredi à 16 heures. Je le repère dès la cours de récré, et dis au CPE qui heureusement passait par là qu'il est hors de question qu'il vienne dans mon cours. L'élève monte
tout de même (impossible de le retenir de force, c'est loin d'être un bébé), fait un scandale, ameutant tout le couloir, s'asseyant "de force" dans ma salle, disant qu'on n'avait qu'à appeler les
flics, et qu'il ne voit pas du tout pourquoi il s'excuserait, puisqu'il a eu raison de m'insulter, que je l'avais cherché. Je refais une lettre un peu officielle à mes chefs, où j'indique à
nouveau que je ne me sens plus, pour le coup, en sécurité, et que m'étonne que rien n'ait été fait suite à ma précédente alerte... Il semble qu'en fait, il n'a rien à faire dans l'établissement,
il est censé être en stage...
Bref, personne ne sait rien, les élèves vont et viennent, et une fatigue telle s'installe chez mes collègues que j'en ai vu plusieurs fois, ces derniers jours, détourner les yeux d'une bagarre ou
d'un groupe d'élèves installés là où ils ne doivent pas être plutôt que d'intervenir encore, encore et encore sans possiblité de sanction.
Pourquoi celui-ci est-il revenu ? Parce qu'il s'est rendu compte que le CFA, c'est pas gagné avec le dossier scolaire qu'il a (où on souligne, depuis la 6e, son agressivité et son
m'en-foutisme), et qu'il lui faut de bonnes remarques pour le troisième trimestre de 3e !!! Et donc on lui propose gentiment de passer outre toutes les
insultes de ces dernières années, les mois de sèche, et on lui fait une place au chaud - semble-t-il, sans même avoir la politesse de prévenir les profs de son retour. A toi de te démerder pour
gérer, en souriant et sans froisser "l'apprenant". Merde à la fin, c'est non. Non de non. Ce n'est bon ni pour lui, ni pour les autres élèves, ni pour ses profs, ça suffit.
Le dossier des suppressions de poste, pris en soi, n'a donc aucun sens : si on continue à se voiler la face ainsi, on pourra ramener les classes à 12 élèves par profs, cela ne changera
strictement rien. Il faut rééquilibrer les moyens en acceptant que le fourre-tout idéologique de l'école unique est un échec, en l'état, et qu'il faut diversifier les réponses apportées aux
élèves.
Désolée pour le côté brouillon de cet article, je n'avais pas prévu de faire un billet sur ce dossier aujourd'hui, mais une jeune élève de terminale qui prépare SciencesPo par la voie des
conventions, m'a e-mailée, toute frétillante parce qu'Alex lui a ouvert son blog pour
publier sa vision des grèves lycéennes, et ça m'a donné envie de sortir ce que j'avais sur la patate. Voilà un bel exemple de réussite en ZEP,
et je pense qu'elle a un mérite énorme d'avoir gardé un tel enthousiasme dans ses conditions d'apprentissage.
Tiens, un mot rapide sur ces conventions prioritaires, encore un bel exemple de foutage de gueule : les lycées s'en font une promo de folie, tout le
monde se congratule de la réussite de ce dispositif qui envoie des élèves de ZEP ou de
zones socialement défavorisées à SciencesPo, et des profs font un boulot assez important... presque bénévolement, avec l'aide de gentils intervenants extérieurs, qui bossent de façon tout aussi désintéressée. L'année
dernière, je n'ai pas touché un seul malheureux euro pour la prépa des élèves, cette année, je bénirai la Terre entière si on me paye 5 heures sur l'année, ce qui correspond à la moitié du temps
que j'ai pris pour simplement préparer des revues de presse pour les élèves de première... Oui, il y a un budget global prof par an de... 30 heures pour cette prépa. Donc, allez-y baissez le
nombre de profs, il y aura toujours des gens avec assez de foi ou de bêtise pour bosser à l'oeil, pour la beauté du geste.
Ahhh, ces feignasses de profs...
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